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Sébastien Hubier, les petites madones perverses


Posté par aeltius le dimanche, juin 21 2009 at 05:20:40pm


A lire! Merci à Jisser pour la référence.

Sébastien Hubier, Lolitas et petites madones perverses – Émergence d’un mythe littéraire, Dijon, EUD, 2007, 250 pages. Sans doute la réécriture d'une thèse, comme le livre de Rondeau sur le cinéma.
Grâce au rapprochement d'une centaine de fictions - d'auteurs célèbres (Cleland, Louis, Proust, Svevo, Pirandello, Nabokov, Matzneff, Giardinelli) ou méconnus en France (Heinz von Lichberg, Ian McEwan, Pia Pera, Emily Prager) - cet ouvrage se propose de retracer l'émergence du mythe littéraire de ce que Joyce a nommé la petite madone perverse et de ses avatars : nymphettes, femmes-enfants ou lolitas. Né, avec les Lumières, de débris anciens, le type romanesque de la jeune fille délurée, friponne et lascive subit une éclipse partielle à l'époque romantique avant que de connaître un nouvel âge d'or depuis la décadence du naturalisme. La postmodernité consacre son triomphe et en fait un emblème de la culture de masse, une icône de l'érotisme et de la pornographie autant qu'une figure centrale de la littérature savante. Tour à tour funeste, énigmatique et salvatrice, l'adolescente dégourdie est toujours désirable, non seulement parce qu'elle est fraîche et ravissante, mais aussi parce qu'elle détient - aux yeux du nympholepte qui en est entiché et du lecteur qui épouse son regard énamouré - le pouvoir fabuleux de ressusciter le passé et d'apaiser la crainte de l'avenir.

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Une analyse plus poussée d'Alain Trouvé:
Née sous la plume de Nabokov au mitan du siècle dernier, la « lolita » cristallise sur sa figure un certain nombre de traits artistiques venus de loin qui en font peut-être le dernier en date des grands mythes littéraires. Son rayonnement culturel est tel au vingtième siècle qu’on la retrouve dans la culture de masse et ses modes d’expression divers : du manga japonais au cinéma pornographique.

Sébastien Hubier appréhende ce mythe dans la double perspective littéraire et culturelle, situant les productions des écrivains dans une histoire des mentalités. Le rayonnement de la figure, bien au-delà du roman Lolita, met en lumière les formes contemporaines du désir en quête de transgression. La « petite madone perverse », selon l’expression empruntée à Joyce, condense les contradictions constitutives de tout mythe : pureté et innocence présumée le disputent au scandale et à la profanation. Le décryptage de cette figure donne à lire le désir, tour à tour incarné par la « nymphette » et par le « nympholepte », le plus souvent campé sous les traits du barbon, plus séduit que séducteur.

En quatorze chapitres, l’auteur appréhende les multiples ramifications culturelles de cette figure, leur soubassement littéraire, social, et psychologique, selon une progression très souple laissant entrevoir de multiples niveaux de connexion.

Le premier intérêt de cet essai est de replacer cette figure dans le très vaste ensemble de la culture de masse occidentale contemporaine dont l’auteur dresse un panorama impressionnant par son ampleur. De procéder ainsi, par représentations interposées, à une sorte de radiographie du désir dans les sociétés modernes.

Les nombreuses références littéraires mobilisées montrent également la filiation entre ce mythe et des expressions plus anciennes, de la poésie latine au dix-huitième siècle libertin ; la lolita tient de la nymphette, de la femme enfant, de la femme fatale, de la mère sous ses multiples masques. Différents courants littéraires – romantisme, naturalisme, décadentisme –, eux-mêmes en opposition apparente, participent de son émergence ou de sa résurgence. La forme narrative complexe analysée à propos de quelques grands textes (Gombrovicz, Nabokov, mais aussi Larbaud, Louÿs, Matzneff, Pia Pera) procède de modèles antérieurs : Bildungsroman, roman picaresque.

Les outils de la critique moderne sont utilisés pour décrypter les soubassements psychologiques du mythe, grâce notamment à une solide culture analytique conjuguant freudisme et psychologie collective. Le caractère transgressif et immature de la figure en ressort : déni de la fonction symbolique du Père, narcissisme, confusion des sexes et des générations, perversité au sens freudien d’une sexualité régressant vers des formes antérieures au stade l’Œdipe.

La démarche de Sébastien Hubier est celle, affichée, d’un comparatiste et d’un théoricien de la lecture, alliant l’explication (contextuelle) et l’interprétation (plus créatrice ou déconstructionniste), soumettant une réflexion sur la lecture littéraire, qui s’appuierait sur les invariants psychologiques mis au jour par le freudisme, à une approche inspirée des cultural studies anglo-saxonnes, attachée à décrire les avatars d’une même représentation et à les replacer dans une perspective transindividuelle..

Les analyses proposées continuent à se référer, comme dans le précédent ouvrage du même auteur (Le roman des quêtes de l’écrivain), à la théorie de la lecture comme jeu (Michel Picard, Vincent Jouve) qui en constitue le point de départ. Elles en esquissent le dépassement critique.

Leur intérêt : assouplir l’approche picardienne excluant de la littérature l’érotisme ou en tout cas certains textes rangés sous cette étiquette (reproche souligné par Guy Scarpetta dans sa préface et repris de façon plus ténue dans le chapitre trois, « Le corps des jeunes filles », qui interroge l’antinomie de certaines fictions érotiques et pornographiques avec la lecture littéraire). Ce qui n’empêche pas Sébastien Hubier de continuer dans la suite de son ouvrage de se réclamer des instances lectrices – Lu, Liseur, Lectant – inventées par l’auteur de La lecture comme jeu. De suggérer, partant du fond pervers du mythe, qu’une lecture ludique, donc littéraire, des œuvres inspirées de ce mythe est possible. Le dernier chapitre, « les voies du salut », associe ce salut à la conception du texte comme objet transitionnel, renchérissant d’une certaine façon sur la théorie du jeu.

Le fond du problème abordé par le biais du mythe touche aux relations entre littérature et perversité. La perversion représentée ne doit pas être confondue avec une perversion de la lecture, autrement dit un escamotage du symbolique et le court-circuitage du réel par l’imaginaire – telle était la démonstration de Michel Picard. Mais, des propositions textuelles à l’art de bien lire ou de lire littérairement, cette théorie s’exposait à deux écueils ici allègrement évités : éliminer des œuvres porteuses d’une mauvaise donne, ce qui revient à exclure peut-être hâtivement du champ littéraire certains textes de la tradition dite pornographique, assigner au jeu un caractère implicitement normatif.

Sébastien Hubier, qui reprend à son compte la distinction entre culture savante et culture populaire mais s’attache constamment à faire apercevoir les connexions entre l’une et l’autre, n’aborde pas vraiment la question de savoir ce qui pourrait différencier un chef d’œuvre d’une œuvre de sous-consommation. Autrement dit l’éventuelle spécificité de certains textes fondant leur intérêt littéraire demeure ici hypothèse d’école : on entrevoit seulement et de façon assez fragmentaire, y compris à propos du texte de Nabokov, sur quoi elle pourrait se fonder. Sans doute n’est-ce pas l’objet prioritaire du présent livre.

Plaidoyer pour la libre expression artistique, l’essai suggère par son apologue final, que savourer littérairement les perversions du mythe permet de s’éviter les déconvenues d’une transposition dans le réel, que le refus du moralisme n’est pas la fin de toute préoccupation éthique, contrairement à ce que voudraient faire croire les formes actuelles de bien-pensance. Le plaisir de lire s’enrichit ici d’une ivresse contagieuse de la connaissance.

http://helios.univ-reims.fr/Labos/CRLELI/actu/CRHubierLolitas.htm

aeltius


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